Trois questions à Gabrielle Halpern.

Vous écrivez, dans votre ouvrage, que le monde qui nous entoure est de plus en plus hybride. Qu’entendez-vous par là ?

L’hybride, c’est ce qui est multiple, mélangé, hétéroclite, un peu contradictoire… C’est tout ce qui n’entre pas dans nos cases. Le monde a toujours été hybride, c’est-à-dire qu’il y a toujours eu des personnages, des situations, des choses, incasables ou aux multiples identités, mais force est de constater qu’il y a aujourd’hui un phénomène d’hybridation accélérée du monde. Nous pouvons le voir dans de multiples domaines.

Nos modes de consommation, par exemple, se sont hybridés : on repère des objets sur internet et on les achète en magasin et vice-versa. De ce fait, pour faire venir davantage de clients dans ses commerces, le secteur de la distribution a dû hybrider ses modes de commercialisation : de plus en plus, les magasins ou les galeries marchandes vendent non seulement des objets, mais aussi des expériences, des émotions.

C’est ce qui me fait dire que si nous étions, avant, dans une société industrielle et que nous sommes passés à une société de services, aujourd’hui, il y a une frontière de plus en plus floue entre les objets et les services : et de fait, il y a une hybridation entre eux. Nous sommes désormais dans une société des usages, qui hybride objets et services.

Ce constat est également vrai pour les villes, par exemple. Auparavant, la frontière entre la ville et la campagne était très marquée ; or, du fait de la conscience écologique grandissante, les villes se végétalisent. Nous ne nous contentons plus de faire pousser des jardins dans les villes : nous allons progressivement vers des villes-jardins. Cette hybridation de l’urbanisme et de la nature est très présente dans les programmes des candidats aux élections municipales : encore un signe que notre monde s’hybride ! 

L’hybride est-il une chance pour les entreprises ?

Oui, bien sûr ! Alors, certes, cela peut être déstabilisant pour les entreprises, car l’hybride rebat les cartes, – les modes de consommation évoluent, l’économie virtuelle s’entremêle avec l’économie réelle, de nouveaux concurrents apparaissent -, mais il constitue une formidable opportunité ! Prenez, par exemple, le cas d’un laboratoire pharmaceutique : s’il accompagne sa production de médicaments de services d’accompagnement de parcours de soin, autrement dit, s’il hybride ses produits avec des services, il découvre alors de nouveaux relais de croissance.

L’heure est aux nouvelles combinaisons : la force d’Apple est précisément d’avoir su combiner d’une manière inédite des usages, des fonctionnalités, des disciplines, des logiques. L’hybridation est le meilleur moteur de la créativité et de l’innovation ! Encore faut-il ne pas être enfermé dans son identité, dans son métier, dans son secteur et être prêt à faire des pas de côté… Donc adopter une stratégie d’hybridation est un moyen de créer de la valeur.

De la même manière, en termes d’organisation, si les entreprises ou les institutions publiques hybrident leur mode de fonctionnement avec celui des startups, elles gagneront en rapidité, en agilité, en capacité d’innovation.

A l’heure où il y a de plus en plus de fractures dans la société, de conflits dans les usages, d’oppositions entre les intérêts particuliers, etc. en quoi l’hybride peut être une solution ?

Les fractures de notre société viennent de notre obsession de l’identité : chacun revendique la sienne, sans se rendre compte qu’il s’y enferme et s’y immobilise. L’hybridation n’est pas la fusion des individus : il ne s’agit pas de gommer les différences de chacun, mais de les combiner. C’est le projet, et non plus l’identité, qui doit être le dénominateur commun.

Très concrètement, au sein d’un territoire lorsqu’il y a un grand projet de construction, c’est la méthode de la concertation entre toutes les parties prenantes (habitants, entreprises, élus) qui doit être un préalable à l’hybridation. C’est l’hybridation des intérêts particuliers qui permettra de construire un intérêt général, au-delà des logiques et des identités de chacun.

Par ailleurs, puisque l’heure est aux usages multiples et au repli de chacun dans sa sphère individuelle, il est essentiel que tout nouveau projet de construction (centre commercial, musée, maison de retraite, auberge de jeunesse, etc.) devienne un point de repère dans le territoire où il s’inscrit. Pour ce faire, c’est très simple : il faut tout mélanger ! Que les maisons de retraite proposent des services de co-working pour de jeunes start-upers ! Que les centres commerciaux hébergent un musée ! Que les gares soient aussi des lieux où l’on peut faire du sport ! C’est seulement si les lieux, les équipements, les commerces, s’hybrident en proposant des usages différents, qu’il pourra y avoir une véritable mixité sociale, une vraie solidarité intergénérationnelle, des développements économiques durables, et bien sûr, un fonctionnement plus respectueux de l’environnement. L’hybridation respecte les singularités de chacun ; elle peut être une solution aux fractures de notre société, en multipliant de nouveaux points de repères. C’est pourquoi, alors que l’identité est stérile et provoque des fractures, l’hybridité est une chance pour les êtres humains, pour les entreprises, pour la société… et pour la Nature !